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Mazamet devient l'Elbeuf du sud (1ère moitié du XIXe siècle)

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La population de la commune de Mazamet passa de 5 400 habitants vers 1800 à 10 000 en 1851, en lien évident avec le développement de l’industrie (voir Rémy Cazals, « Les Mazamétains de l'an 1851 », Revue du Tarn, n°190, été 2003, p. 201-209). Pierre-Élie Houlès (1790-1851) est considéré comme le principal acteur de cette expansion, à l’origine des principales initiatives nouvelles, entraînant dans son sillage les autres entrepreneurs. Comme le dit la tradition historiographique locale : « L’industrie venait de s’engager avec M. Houlès dans des voies inconnues jusqu’alors. Le champ de la nouveauté si vaste et si varié était bien fait pour séduire les industriels avides de dépasser leurs voisins et de tenter les consommateurs. L’émulation fut soutenue et chacun put se louer d’avoir apporté à la fabrication ou une méthode plus simple ou un perfectionnement nouveau » (rapport sur l’industrie générale de Mazamet depuis son origine jusqu’à 1877, Mazamet, imprimerie Victor Carayol, 1878. Publié sans nom d’auteur, ce texte pourrait avoir été écrit par Elisée Brenac, cadre de la maison Cormouls-Houlès, à l’occasion de l’Exposition universelle de 1878).

 

Le lavoir de M. Houlès, 7 S 985, détail

David Cabibel créa la première usine de filature mécanique de Mazamet en 1816. D’autres suivirent. Les établissements d’apprêts se multipliaient aussi, et Houlès participait au mouvement : il installa une teinturerie à côté de son lavoir de laines, près du bâtiment des Casernes. Mais le tissage restait dispersé. Ainsi, lors de sa constitution en 1819, la société Houlès frères proposait-elle ses services à des clients potentiels de différentes villes de France et de Genève : « Nous joindrons à la fabrication des draps et cazimirs la commission d’achat des molletons ou cordelaterie de cette ville qui est entre les mains du petit ouvrier » (72 J 476, lettre du 23 mars 1819. Cazimirs, molletons et cordelats sont des noms de tissus de laine de cette époque. Le petit ouvrier travaille à domicile avec un métier à tisser).

Lettre du 23 mars 1819, 72 J 476

La maison Houlès s’illustra dans la fabrication des tissus « nouveauté », devant s’adapter aux caprices de la mode : toutes sortes de tartans, alpagas, sorias, castorines, cuirs-laines, amazones, ratines, tunis, coattings (72 J 349, ventes de l'année 1844). 

Le marché parisien est conquis au moment où le développement de la confection lui donne une importance décisive. L’entreprise osa aborder « ces maisons colossales de la capitale, donnant le ton à la nouveauté, provoquant les perfectionnements, achetant par masse aux fabricants, et répandant ensuite les produits dans la province » (Anacharsis Combes, « Notice historique sur Pierre-Élie Houlès, manufacturier, maire de Mazamet (Tarn) », Annuaire du Tarn, 1852). Dans des dizaines d’autres villes françaises, des commerçants étaient clients de l’entreprise mazamétaine, qui vendait aussi à New York (72 J 349, ventes de l'année 1844). 

Lettre du 12 mars 1887, 104 J 13

Dès la première année de la Monarchie de Juillet, le maréchal Soult, originaire de Saint-Amans, à dix kilomètres de Mazamet, un moment en disgrâce sous la Restauration, retrouva un rôle de premier plan. Il résolut de faire participer les fabricants de sa région natale à la fourniture des draps de troupe. Des documents des archives préfectorales (13 M 1/10, nombreuses pièces de septembre à novembre 1831) et du fonds Cormouls-Houlès (104 J 181, 16 octobre 1831) nous renseignent sur cette commande. Il serait absurde d’en faire la cause du développement industriel de Mazamet. Tous les documents consultés montrent que les fournitures pour l’armée représentaient peu de choses par rapport à la production de « nouveauté » pour le marché civil. (Rémy Cazals, Les révolutions industrielles à Mazamet 1750-1900, Paris, La Découverte-Maspero, et Toulouse, Privat, 1983, p. 113-114). Le fonds Cormouls-Houlès apporte de nouveaux arguments, allant dans le même sens : d’après l’engagement pris en 1831, la maison Houlès aurait à fournir au maximum 18 000 mètres de drap par an (104 J 181) ; une seule maison parisienne parmi bien d’autres, Giraudeau père et fils, commanda 30 000 mètres d’un même article « nouveauté » en 1844 (104 J 41, p. 458). Ce qui ne veut pas dire que le marché de l’armée était à négliger : un bon industriel ne néglige aucun marché. Beaucoup plus tard, en 1887, Gaston Cormouls-Houlès, le petit-fils de Pierre Elie, défendrait les positions de la maison, allant jusqu’à faire intervenir les parlementaires tarnais Edouard Barbey et Bernard Lavergne en faveur de son entreprise pour conserver les fournitures de drap de troupe (104 J 13, lettres du 12 mars 1887).

 

Un métier à tisser de Joseph Marie Jacquard (site de l'académie de Rouen)

Pierre-Élie Houlès est encore à l’origine de l’implantation des métiers Jacquard à Mazamet en 1837. La tradition évoque un « montage à grands frais et sur une vaste échelle », une « véritable révolution dans le tissage » (rapport sur l’industrie générale de Mazamet depuis son origine jusqu’à 1877, Mazamet, imprimerie Victor Carayol, 1878. Publié sans nom d’auteur, ce texte pourrait avoir été écrit par Elisée Brenac, cadre de la maison Cormouls-Houlès, à l’occasion de l’Exposition universelle de 1878). Mais sans autre précision. Les archives Cormouls-Houlès permettent d’avancer. Un professeur de collège de Calais ayant interrogé en 1901 la Chambre de Commerce de Mazamet sur l’utilisation de ces métiers, Gaston Cormouls-Houlès fut sollicité. Dans sa réponse, il fournit le nombre de métiers Jacquard de la maison Houlès (300 en 1840), imitée bientôt par la maison Olombel qui en monta 200. Ce nouvel outil était un instrument de choix pour tisser la « nouveauté » et s’adapter aux fantaisies de la mode. Les flanelles grises piquées de mouches, fleurs ou palmettes obtinrent un bon succès à l’Exposition nationale de 1844. Houlès fit même exécuter sur métier Jacquard un tissu « figurant la perspective des Champs-Élysées avec l’arc de triomphe de l’Étoile ». Ces métiers ont contribué puissamment au développement de Mazamet jusque vers 1870. Après cette date, écrit Gaston Cormouls-Houlès, « l’armure dite mécanique Jacquard a peu à peu cédé la place à l’armure ordinaire simplifiée qui se prête mieux à une production intensive tant pour la fabrication de la flanelle que pour celle de la draperie nouveauté » (104 J 41, p. 458 et suivantes).

Au cours des dernières années de la Monarchie de Juillet, des filateurs de Mazamet, dont la maison Houlès, remplacèrent les vieux métiers à filer par des mule-jenny en fer à 200 broches, ce qui entraîna une baisse des salaires. Le mouvement social qui se produisit en 1845 fut réprimé par les autorités (Pierre-Élie Houlès était alors maire de Mazamet), mais il demeura à l’état sporadique, ravivé par la révolution de 1848, la suppression du suffrage universel en 1850 et une tentative de résistance républicaine au coup d’État du 2 décembre 1851 de Louis-Napoléon Bonaparte (sur le mouvement social de 1845-1848, voir l’analyse détaillée de Rémy Cazals dans Les révolutions industrielles à Mazamet 1750-1900, Paris, La Découverte-Maspero, et Toulouse, Privat, 1983, p. 151-161 ; sur 1850-1851, voir Rémy Cazals, « Dix mille âmes, trente proscrits : une petite ville industrielle en 1851 », dans Comment meurt une République, Autour du 2 décembre, sous la direction de Sylvie Aprile et al., Paris, Créaphis, 2004, p. 317-325).

 

Dessin d'une machine à filer « Mule-Jenny », dans Appleton's Cyclopaedia of Applied Mechanics, 1892 © Reproduction dans le site internet The Engines of Our Ingenuity, John H. Lienhard

C’est la notoriété de Pierre-Élie Houlès qui lui valut d’être nommé maire de Mazamet en décembre 1841. Il remplit ses fonctions jusqu’à la révolution de 1848, et les retrouva en juillet 1851, pour peu de temps puisqu’il mourut le 9 septembre de cette même année. L’entreprise allait continuer sous la direction de son gendre Ferdinand Cormouls (1802-1871). C’est très vraisemblablement celui-ci qui accueillit Armand Audiganne lors de son passage à Mazamet en 1852 ou 1853. Cet enquêteur sur « les populations ouvrières et les industries de la France » (Armand Audiganne, Les populations ouvrières et les industries de la France, Paris, Capelle, 1860, 2 volumes, 404 et 430 p. Il y est question de Mazamet dans le volume II. Le même auteur avait préalablement donné son texte à la Revue des Deux Mondes, octobre 1853, p. 352-381 pour la région de Lodève, Bédarieux et Mazamet) fut impressionné par l’esprit d’entreprise du patronat mazamétain :

« Des conditions d’un autre ordre, indispensables pour assurer le succès dans la carrière des affaires, - l’audace sans témérité, la ténacité sans entêtement, le désir infatigable de s’avancer dans la voie où l’on est entré, - tous ces instincts qui caractérisent à un si haut degré l’industrie anglaise se révélèrent dès le début au sein de la petite cité du Tarn. Une vive émulation, qui ne s’est jamais démentie, s’étendit des chefs d’établissements aux ouvriers même. Chacun, en effet, se montre ici incessamment tourmenté de la crainte d’être dépassé par son voisin ; chacun s’applique sans relâche à rehausser par de nouvelles conquêtes les améliorations déjà accomplies. En outre, les fabricants ne pensent point à quitter les affaires aussitôt qu’ils ont amassé une certaine fortune ; ils restent sur la brèche jusqu’à la fin de leur carrière. Les professions libérales, qui honorent l’esprit, mais qui sont trop souvent environnées d’illusions funestes, n’exercent ici aucune séduction. Les chefs de maisons élèvent leurs fils pour la fabrique ; l’esprit des affaires qu’ils tâchent de leur inculquer de bonne heure, ils le considèrent comme la meilleure partie de leur héritage. L’industrie est donc à Mazamet l’unique carrière ouverte à l’ambition et au talent » (Revue des Deux Mondes, octobre 1853, p. 357-358).

Au total, remarquait Audiganne, l’industrie avait fait de Mazamet « une cité riche, active, ayant des relations étendues, et qu’on a pu surnommer, sans trop la flatter, l’Elbeuf du sud » (Revue des Deux Mondes, octobre 1853, p. 357). Un des principaux artisans de cette évolution était Pierre-Élie Houlès.

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