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Crise du textile, hégémonie du délainage (1878-1900)

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Les 12 commandements, liste rédigée par Gaston Cormouls-Houlès en 1884

Gaston Cormouls-Houlès (1839-1907) est le personnage emblématique d’une période qui vit l’apogée du textile mazamétain, ses succès à l’Exposition universelle de 1878, et le déclin de cette industrie traditionnelle, provoqué en partie par des causes spécifiques, mais aussi par la montée du délainage qui finit par occuper le premier rang dans les activités du bassin.

Situation de l'industrie tarnaise en novembre 1874, 13 M 1/27

C’est à l’occasion de l’Exposition universelle de 1878 que fut publié le Rapport sur l’industrie générale de Mazamet depuis son origine jusqu’à 1877 (Mazamet, imprimerie Victor Carayol, 1878. Publié sans nom d'auteur, ce texte pourrait avoir été écrit par Elisée Brenac, cadre de la maison Cormouls-Houlès, à l'occasion de l'Exposition universelle de 1878). En tant que président de la Chambre consultative des Arts et Manufactures, Gaston Cormouls-Houlès organisa la présentation collective de la production textile de Mazamet, qui obtint le grand diplôme d’honneur. Je n’ai pas la possibilité ici d’insister sur la notion de « conscience de place » qui fait que des entreprises concurrentes ont aussi intérêt à développer des solidarités pour défendre ou renforcer la place industrielle, mais cette présentation collective de 1878 est un bon exemple à prendre en compte (Rémy Cazals, « En Languedoc lainier (1750-1950) : réflexion sur la conscience de place », dans Les solidarités, Le lien social dans tous ses états, sous la direction de Pierre Guillaume, Bordeaux, Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine, 2001, p. 153-169).

Mais la dépression économique mondiale des années 1870 se faisait sentir sur la vieille industrie. Les mots qui reviennent le plus souvent dans les rapports sont : incertitude, crainte, malaise, état languissant (13 M 1/26-30, situation industrielle du département, 1872-1878). Or, en même temps, la nouvelle activité qui consistait à acheter les peaux de moutons en Amérique du Sud, à séparer dans les usines de Mazamet la laine du cuir, et à revendre ces deux produits, le délainage donc, rapportait de beaux bénéfices. Les difficultés du textile détournaient les chefs d’entreprise vers le délainage beaucoup plus rémunérateur, et ce choix affaiblissait d’autant plus la fabrication textile.

 

Lettre de Gaston Cormouls-Houlès aux ouvriers du tissage, 21 novembre 1888, 104 J 15. Pour lire la lettre veuillez cliquer sur l'image.

Des grèves s’étant produites au cours des années 1887-1888, il fut de bonne guerre, pour le patronat et la presse locale aux mains des notables, de faire porter la responsabilité de la crise du textile au syndicalisme ouvrier et aux revendications. Et c’est Gaston Cormouls-Houlès lui-même, pourtant très en pointe dans la stratégie patronale anti-grève, qui écrivait à un correspondant de Montauban, en mars 1889 : « Nous avons cessé la fabrication, non à cause des quelques ennuis passagers que nous avons eus avec nos ouvriers, mais uniquement parce que l’industrie drapière n’était plus rémunératrice. Plusieurs maisons d’ici sont dans notre cas ; aussi les usines de la ville et des environs ont-elles subi une énorme dépréciation et il y en a plusieurs à vendre ou à louer » (104 J 15, lettre du 1er mars 1889. Analyse détaillée du mouvement social de 1887-1888 par Rémy Cazals dans Les révolutions industrielles à Mazamet 1750-1900, Paris, La Découverte-Maspero, et Toulouse, Privat, 1983, p. 184-192).

La maison Cormouls-Houlès père et fils, la plus importante de la place, était en train de basculer. Non sans hésitations : Gaston Cormouls-Houlès aurait souhaité que fût poursuivie « l’œuvre de nos vénérés prédécesseurs, Messieurs Houlès et Cormouls ». Mais, ajoutait-il, « notre industrie, jadis florissante et prospère, devient de jour en jour plus difficile et plus onéreuse ». « Aujourd’hui, sous peine de marcher à notre ruine, nous ne devons plus hésiter » (104 J 15, lettre du 21 novembre 1888). Car, de l’autre côté, il y avait les perspectives merveilleuses du délainage. Gaston Cormouls-Houlès avait fait le voyage de Buenos Aires en décembre 1887 et en était revenu plein d’enthousiasme. Une lettre à son fils, en avril 1889, évoque l’intérêt de reconvertir entièrement en délainages les usines de l’entreprise (104 J 15, lettre du 3 avril 1889. Les termes en italique ont été soulignés par l'auteur de la lettre. Montevideo est souligné deux fois) :

 

Usine de Montlédier en 1900, Rémy Cazals, Les révolutions industrielles à Mazamet 1750-1900, BIB C 2802

 

 

« Aujourd’hui, avec nos deux usines du Pont-de-l’Arn et de St Sauveur, nous pouvons traiter aisément 40 et même 50 balles de peaux par jour. Buenos Aires seul sera insuffisant pour nous approvisionner, et si notre commerce devient un jour industrie, il faudra nécessairement que nous cherchions à faire venir des peaux un peu de partout. Bahia, Rosario, Montevideo, Cap, Australie, Peaux d’Afrique, Peaux de Pays, etc. »

 

Au début des années 1890, le choix était fait, et les trois fils survivants de Ferdinand Cormouls-Houlès, Gaston, Eugène et Jules, ayant constitué des sociétés séparées, avaient abandonné le textile. La place occupée par les Cormouls-Houlès dans le bassin industriel était entièrement consacrée au délainage des peaux. Leurs usines les plus importantes étaient : le Moulin Haut au Pont-de-l’Arn pour Gaston ; Saint-Sauveur pour Eugène ; Montlédier, construite en 1900 au pied du château, pour Jules. Quant à la filature de Sluomroc, elle figurait dans le patrimoine de Gaston, mais elle était louée à un industriel resté fidèle au textile. Près du centre ville, les entrepôts des Casernes et de Lacapelle fournissaient les grands espaces de stockage de la laine, nécessaires pour attendre le moment des meilleurs cours pour la vendre (développement sous le titre « Le délainage-roi », dans Les révolutions industrielles à Mazamet 1750-1900, Rémy Cazals, Paris, La Découverte-Maspero, et Toulouse, Privat, 1983, p. 192-209).

 

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